J’aime beaucoup cet album.

Son beau format.

Sa couverture jaune.

Et ses deux femmes si différentes, si ressemblantes et leurs deux cerfs-volants croisés,

un koïnobori pour l’une, un papillon chamarré pour l’autre.

Quand j’ouvre cet album, je ressens une impression tenace de déjà vu. Et c’est une impression précieuse.

Cette amitié si forte, qui défie le temps qui passe, qui défie les blessures, les obstacles, les embûches de la vie, cette amitié qui se construit page après page, année après année, me rappelle quelque chose. Quelque chose de l’adolescence sans doute, de la grande adolescence, de ce moment béni où j’ai rencontré deux amies pour la vie.

Au fil de l’album et cela dès la page de garde, les deux femmes se répondent comme à travers un miroir. D’abord séparées, elles se retrouvent au centre du livre, puis sur la page de droite, puis sur la page de gauche. Chacune s’affirme à travers un flot de détails qui la caractérisent – pour l’une des détails liés à la culture japonaise pour l’autre des détails liés à une vie artistique intense. On sent que cette amitié qui nous est racontée de manière universelle à travers le texte prend une tournure très personnelle à travers les images. Et c’est là tout l’art d’Emmanuelle Houdart : cette capacité à nous délivrer des vérités existentielles à travers des images extrêmement personnelles.

Et elles foisonnent ces images, elles foisonnent de ces détails que j’aime tant chez cette artiste de talent : des créatures hybrides envahissent le blanc de la page, des plantes étranges germent sur du coton ou sur d’énormes oeufs roses, les organes s’offrent comme on offre son coeur à pleines mains, passionnément, les chevelures y sont sauvages, les vêtements bigarrés , les corps se transforment, se fatiguent, se craquèlent, se blessent, se gonflent et toujours la créativité est au premier plan, l’art est partout, les livres, les machines à coudre, les crayons, les pinceaux, les fils, à chaque page il est question de créer, créer, créer, comme un seul mot d’ordre, seul capable de rendre vivable notre condition humaine, seul capable de nourrir la véritable amitié.

C’est un album qui malgré son étrangeté nous ancre dans le réel et nous donne envie d’aller toquer chez nos amies pour prendre de leurs nouvelles malgré le temps qui passe à la vitesse de la lumière.

C’est un album qui me rappelle nos échanges de mail art, des carnets inventés pour telle ou telle occasion, des kits de survie amoureuse, des cartes virtuelles de nos voyages virtuels, des livres-objets, et aujourd’hui encore parfois des petites surprises dans nos boîtes aux lettres ou – moment hors du temps – un spectacle improvisé par nos enfants réunis pour quelques instants.

 

 

 

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