Des carrés de carton

De la couleur

Des trous

Quelques mots…

et de la matière surgit tout un monde

un monde de petits plaisirs.

Cher toi-qui-aimes-les-livres-pour-enfants,

je te conseille vivement de te laisser charmer par le petit album carré J’aime d’Emmanuelle Bastien publié aux éditions L’Agrume.

Du ciel la nuit au clafoutis,

de l’été aux étincelles,

de l’eau qui pique aux bulles de savon,

l’artiste explore l’espace du trou pour faire surgir sous nos yeux étonnés un univers de rondeurs.

C’est simple comme bonjour et terriblement intelligent à la fois : l’artiste fait des petits trous, encore des petits trous dans la page et selon la couleur de la page précédente ces trous vont symboliser de la neige, du poivre ou des croûtons dans la soupe.

C’est beau, c’est sensuel, c’est lumineux, c’est drôle, c’est surprenant, c’est ingénieux. En deux mots : J’aime !

Et cette invitation finale à explorer le réel, à partir à sa conquête en regardant par le petit trou de la dernière page, que c’est pétillant !

Ada, poinçonneuse des lilas.

PS : Cher-toi-qui-aimes-les-livres-pour-enfants-mais-aussi-pour-les-grands,

je te copie ici un texte de Delerm que j’adore et que ce petit album a rappelé :

Extrait de La première gorgée de bière, 1997, Philippe Delerm, Gallimard :

Aider à écosser des petits pois

[…]

C’est facile, d’écosser les petits pois. Une pression du pouce sur la fente de la gousse et elle s’ouvre, docile, offerte. Quelques-unes, moins mûres, sont plus réticentes – une incision de l’ongle de l’index permet alors de déchirer le vert, et de sentir la mouillure et la chair dense, juste sous la peau faussement parcheminée. Après, on fait glisser les boules d’un seul doigt. La dernière est si minuscule. Parfois, on a envie de la croquer. Ce n’est pas bon, un peu amer, mais frais comme la cuisine de onze heures, cuisine de l’eau froide, des légumes épluchés – tous près, contre l’évier, quelques carottes nues brillent sur un torchon, finissent de sécher.

Alors on parle à petits coups, et là aussi la musique des mots semble venir de l’intérieur, paisible, familière. De temps en temps, on relève la tête pour regarder l’autre, à la fin d’une phrase ; mais l’autre doit garder la tête penchée – c’est dans le code. On parle de travail, de projets, de fatigue – pas de psychologie. L’écossage des petits pois n’est pas conçu pour expliquer, mais pour suivre le cours, à léger contretemps. Il y en aurait pour cinq minutes, mais c’est bien de prolonger, d’alentir le matin, gousse à gousse, manches retroussées. On passe les mains dans les boules écossées qui remplissent le saladier. C’est doux ; toutes ces rondeurs contiguës font comme une eau vert tendre, et l’on s’étonne de ne pas avoir les mains mouillées. Un long silence de bien-être clair, et puis :

– Il y aura juste le pain à aller chercher.

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