Cher.e toi qui aimes les livres pour enfants,

je viens de terminer un petit récit d’une centaine de pages, Moi, le Minotaure de Sylvie Baussier publié chez Scrineo dans une collection originalement intitulée « La Mythologie vue par les monstres. »

Ce livre est le fruit d’un choix très original : raconter les mythes du point de vue de leurs personnages monstrueux. Ici c’est le prince Astérios qui raconte son histoire. Fils de Pasiphaé, il vit dans le palais de Minos, le roi de Crète. Le récit commence quand il a une dizaine d’années et qu’il constate que sa soeur préférée, Ariane, le fuit, malgré l’affection qu’elle a pour lui. Il ne comprend pas son geste, et en s’échappant du palais, découvre en se mirant dans l’eau que même si son corps est celui d’un humain, son visage, quant à lui, est celui d’un taureau. Alors il s’interroge. Interroge sa mère. Découvre le secret de ses origines et comment l’orgueil du roi Minos est seul responsable de la fatalité qui s’abat sur lui. Peu à peu, la bestialité va l’emporter sur l’humanité en lui. Surtout lorsqu’il va comprendre que le roi a décidé de l’enfermer dans un sordide endroit aux murs infranchissables : le labyrinthe. Nous connaissons toutes et tous la fin tragique du Minotaure mais ce qu’il s’est dit au moment de mourir, nous le découvrons dans les dernières pages de ce court récit…

Le fait d’adopter le point de vue du Minotaure pour nous raconter sa célèbre histoire permet au lecteur, à la lectrice de se mettre à la place de celui qui a été désigné comme le « Mal », de voir ses résistances et de comprendre comment une « étiquette » peut vous transformer.

C’est donc une lecture riche à plusieurs niveaux : au niveau culturel puisqu’on y redécouvre un mythe célèbre, celui du Minotaure ; au niveau psychologique car on y mesure combien est dangereux le pouvoir auto-prédicatoire des étiquettes que l’entourage peut nous coller dès le plus jeune âge ; au niveau philosophique à travers la question du poids de la destinée, de l’hérédité, des fautes commises par nos ancêtres qui rejaillissent sur nous et nous entravent ; mais aussi au niveau politique car on y observe Minos, un roi autoritaire, qui se place au dessus de tout, incarnant un pouvoir véritablement « monstrueux » puisque capable de transformer les autres en monstres.

Personnellement, j’aime beaucoup l’illustration de couverture de Tristan Gion, car avec beaucoup de poésie elle incarne ce moment de l’histoire où tout bascule, quand le prince Astérios découvre dans l’eau de la rivière son visage de taureau mais dans une belle inversion symbolique : ici le Minotaure voit dans l’eau ce que personne ne voit plus : son visage humain. Les teintes bleutées et rosées, l’expression des visages surpris, le choix du papier de couverture, de la police de caractère font de cet objet livre un objet soigné et délicat.

Un livre qui ravira les professeur.e.s de Français de 6e pour aborder l’objet d’étude « Le Monstre, aux limites de l’humain », car c’est exactement cette limite que ce récit explore.

Et par le plus grand des hasards, hier soir, je me suis laissée convaincre par mon amoureux-de-toujours de regarder le film Joker de Todd Phillips sorti au cinéma en 2019.

Joker, Todd Phillips, 2019.

Dans ce film, le parti pris est de nous faire découvrir le quotidien d’Arthur Fleck, celui qui deviendra le Joker, ennemi juré de Batman, odieux personnage que l’on connaît notamment grâce au film éponyme de Tim Burton.

Batman, Tim Burton, 1989.

Dans l’oeuvre de Phillips, le spectateur, la spectatrice découvre un personnage aux prises avec sa maladie mentale qui le marginalise dans tous les domaines de la vie en société : vie professionnelle, vie sociale, vie amoureuse, vie familiale. Arthur est un être torturé dans tous les sens du terme : torturé par les autres qui le frappent, l’humilient, le harcèlent; mais aussi torturé par lui-même, par ses ambitions personnelles qu’il ne parvient pas à réaliser, par sa fidélité maladive à sa mère, elle même obsédée par une histoire d’amour de jeunesse. Il y aurait beaucoup à dire sur ce film assez magistral sur bien des aspects.

Mais ce que je voulais souligner ici c’est le parallèle avec le prince Astérios. Car comme lui, Arthur Fleck est un humain dans le corps d’un monstre. Un monstre sur lequel pèse une lourde hérédité. Car comme le prince Astérios, Arthur va découvrir à un moment clé du film, sa véritable identité, l’histoire de ses origines. L’histoire de sa folie. Et cette découverte sera pour lui tellement insupportable qu’il va lui falloir trouver comment être quelqu’un d’autre. Comment être lui-même. Les frontières entre les deux étant extrêmement poreuses.

Du point de vue traditionnel, nous voyons donc le Joker comme un monstre, cruel, qui se rit de tout, y compris de la mort. Du point de vue choisi par Todd Phillips nous découvrons un homme d’une extrême fragilité que toute la société renie. Et c’est comme si finalement, il ne pouvait exister que par la violence. Nous le constatons avec beaucoup d’amertume : si la ville est à feu et à sang à la fin du film, c’est parce que les puissants marchent de tout leur poids sur les plus fragiles qui n’ont plus que le cynisme et la violence pour riposter. Comme si pour exister dans un monde où on n’accepte ni différence ni fragilité, il ne restait plus que la monstruosité.

Cher.e toi qui aimes les livres pour enfants, comme tu peux le constater, l’art ne cesse de m’interroger, sous toutes ses formes !

Ada, la collectionneuse tératologue.